Musson et l’affaire des cloches

Durant sa période hivernale, le Musée laisse la parole à divers témoins de Gaume pour évoquer un lieu, un monument, un personnage, une activité, une anecdote locale dans chacune de nos 10 communes. Chaque semaine, la plume est donnée à l’un de nos correspondants locaux.

Cette semaine, on part du côté de Musson avec Pierre Caumont : l’affaire des cloches

Retour sur les années noires 1940-1944. Dès 1943, la durée et les exigences de la guerre avaient conduit les Allemands à pallier au manque de bronze destiné à la fabrication de leur armement. Spolier les églises d’une partie de leurs cloches leur semblait une formule rapide et adéquate. L’église de Musson en comptait trois, deux avaient été fondues au lieu-dit « Hauts-Jardins » en 1802 (an X). Elles remplaçaient celles enlevées par les soldats français le XI floréal de l’an VII, soit le 9 avril 1799, nous faisions alors partie du Département des Forêts. Quant à la plus jeune, elle fut fondue en 1910 au « Chemin de Vaux ». Son « faible » poids (350 kg) lui valut le privilège d’éviter la déportation. Le 1er avril 1944, la mort dans l’âme, elle assista au départ de sa grande sœur Lucienne, Marie, Georgette. Sa seconde sœur suivit deux jours plus tard.

Rapidement, des ouvriers à la solde de l’occupant, après avoir retiré un cadran d’horloge et avec une habilité rodée par la pratique, descendirent les deux cloches cumulant le poids appréciable de 615 et 495 kg. Puis, à coups bien précis de marteaux, ils firent jaillir de courts éclats jusqu’à ce que chaque pourtour présente une ciselure disgracieuse encore visible actuellement. Avec un art tout aussi consommé, ils proposèrent à la vente ces éclats devenus autant de pieux souvenirs contre menue monnaie sonnante et trébuchante aux quelques Mussonais témoins de ce lamentable spectacle. Puis, destination Hambourg. Adieu nos cloches pensions-nous…

Ces exactions avaient été précédées par ce qui allait devenir un véritable drame : en juillet 1943, le curé de la paroisse l’abbé Georges GOFFINET important chef de résistance était emmené par l’Occupant. Après un long martyre, il fut assassiné le 13 avril 1945 quelques jours avant la fin du conflit. Si nos cloches revinrent d’Allemagne après une absence de près de dix-huit mois, il n’en fut malheureusement pas de même pour lui.

18 octobre 1945, retour de nos expatriées. Six jours plus tard, hâlées par les bras vigoureux de six Mussonais dirigés par le curé Charles GILLET (qui fut prisonnier de guerre durant cinq ans) assisté du sonneur attitré Octave OLIVIER, elles retrouvèrent l’air vivifiant de leur pacifique perchoir. Une brillante et émouvante volée conjuguant l’accord Si bémol, Ré et Sol répandit sur le village un immense et profond sentiment de gratitude. Nous étions la veille de la Fête du Christ-Roi.

Depuis lors, le seul voyage annuel effectué par nos cloches renoue avec le traditionnel pèlerinage pascal à Rome d’où elles reviennent débordantes d’œufs éponymes, joies des petits bambins chercheurs matinaux de trésors. Des garçonnets précédés de l’appel énergique de leurs crécelles avaient dans leurs quartiers respectifs suppléé à l’appel des cloches durant les trois jours de leur absence: « Aux premiers (ter) coup» à l’aller – « Aux derniers (ter) coup» au retour, invitant les paroissiens à se rendre aux offices. Heureuse époque retrouvée…

Revenons sur les coutumes dont certaines ont disparues. L’une d’elles, et d’importance se perdit avec la disparition du dernier sonneur, suivie d’ailleurs par celle du Suisse. Deux cloches s’accordaient en une alternance lente et lugubre durant l’entièreté de la nuit reliant la Toussaint à la Fête des Morts, couvrant de leurs tristes décibels le proche tapis de chrysanthèmes D’autre part, les baptêmes ne bénéficient plus des joyeuses envolées et par voie de conséquence de la distribution à la volée de dragées multicolores et pièces de monnaie à trous. Par contre, pieusement, elles participent toujours avec compassion à la tristesse des enterrements. Les trois angélus – matin, midi et soir – rappellent imperturbablement l’Annonce faite à Marie.

Le glas que l’on craignait car annonçant des circonstances gravissimes n’avait plus retenti depuis le 10 mai 1940, annonce de la seconde guerre mondiale. Quelques décennies plus tard, dans une nuit à peine amorcée, il retentit précipitant devant la mairie les paroissiens Jérôme et Georges membres de la Défense Passive. Il s’avéra rapidement qu’un geste malencontreux du curé de retour en son presbytère avait actionné l’interrupteur coupable. Plus de peur que de mal. Saint Martin esquiva-t-il dans son for intérieur un sourire? Parallèlement à cela, il fut un temps où un malin plaisir poussait les garnements que nous étions à nous pendre à l’une des cordes permettant d’activer les cloches, jusqu’au premier et timide tintement qui précipitait notre fuite. A cette époque, les portes de l’église restaient ouvertes à qui le souhaitait.

Plus positif, plus émouvant aussi. Avant-guerre, notre trio de cloches s’était enrichi d’une petite sœur, une de ces clochettes qui sacralisent l’Élévation. En 1943, le prêtre-résistant qui l’avait reçue lors de son ordination, l’avait mise prudemment à l’abri dans sa famille. Au cours des ans, précieux cadeau transmis pour service rendu, elle passa de mains en mains jusqu’à parvenir aux États-Unis, En effet, l’abbé GOFFINET maillon d’un raison d’évasion avait abrité Tom HUTTON aviateur irlandais parachuté d’un bombardier anglais en perdition. La guerre terminée, reconnaissant, cet opérateur-radio donna à sa fille le prénom de Goffinet (lisez Goffinette), prénom qu’elle porte avec fierté. Durant des années, celle-ci fit de telles recherches qu’elle fut à même d’écrire un livre relatant la vie du prêtre héroïque : « A live saved, – Lives Lost !(Une Vie Sauvée – des Vies Perdues). Goffinet, qui par trois fois vint à Musson, décida généreusement que cet objet souvenir avait sa place à Musson. Le 1er mars 2021, elle posta un colis le contenant, colis reçu avec la gratitude que l’on devine.

Clochette, témoin de tant de vicissitudes, puisses-tu retrouver à Musson longue paix !

Pierre CAUMONT

Illustration : Le retour des cloches avec marquages allemands

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