Jamoigne, août 1914 et les frères Tillière

Durant sa période hivernale, le Musée laisse la parole à divers témoins de Gaume pour évoquer un lieu, un monument, un personnage, une activité, une anecdote locale dans chacune de nos 10 communes. Chaque semaine, la plume est donnée à l’un de nos correspondants locaux.

Cette semaine, on part du côté de Jamoigne avec Pierre Maitrejean : août 1914 et les frères Tillière !

Août 1914 reste encore dans la mémoire des Gaumais comme une période de grande douleur. Dès le 6 août, ils eurent à souffrir des graves exactions des Allemands venus violer et occuper nos terres. Monuments, cimetières, plaques commémoratives qui jalonnent nos campagnes et villages nous le rappellent. Nombreux aussi sont les héros gaumais d’un jour ou d’une guerre qui ont protégé et défendu leur village, leur pays, souvent au prix de leur vie. A Jamoigne, restent dans la mémoire populaire les noms des prêtres Nicolas et Louis Tillière.

Nicolas (1845) et Louis (1855) voient le jour à Ethe. Nicolas, curé à Villers-devant-Orval durant 24 années s’est pris de passion pour les ruines désertes de l’Abbaye d’Orval. En 1897, il signe la première véritable histoire d’Orval, tandis que son frère Louis, est nommé curé à Jamoigne, paroisse proche de Villers. En 1904, Nicolas en mauvaise santé, se retire chez son frère à Jamoigne pour y passer, pense-t-il, une paisible retraite. Il travaille à une nouvelle version de l’histoire d’Orval. Mais la Grande Guerre anéanti les projets des frères :

2 août. Notre gouvernement ordonne d’arborer le drapeau belge sur tous les bâtiments publics dont les clochers.

6 août. Les premiers soldats français arrivent au château de Jamoigne.

7 – 14 août. Les abbés Tillière logent un capitaine français et se rendent régulièrement au château pour réconforter les blessés des deux armées.

17 août. Tôt le matin, Louis visite la paroisse et les deux ambulances de Jamoigne. Vers 10H, une patrouille de Uhlans se poste au calvaire de Romponcelle. A midi, Louis quitte le château pour rentrer chez lui. En chemin, il est arrêté par un jeune soldat allemand qui l’injurie et le force à rejoindre le calvaire. Il y retrouve le docteur Sironval . Un officier lui reproche d’avoir hissé le drapeau belge sur l’église et l’accuse de collaboration avec des francs-tireurs. Vers 13H, un Uhlan est dépêché au presbytère pour l’incendier (voir photo). Il exécute l’ordre et ramène Nicolas désespéré. Les Allemands capturent d’autres otages. Vers 15H, ils sont 18 à être garrottés, deux à deux, les mains liées derrière le dos. La triste caravane prend la direction d’Izel. Au haut du Phaël, ils assistent à l’assassinat de deux jeunes de Pin, accusés à tort, d’être des francs-tireurs. Vers 16H, le groupe compte deux otages de plus : l’abbé Schleich, curé d’Izel et son vicaire. Le cortège rebrousse chemin et traverse Jamoigne affolé. Après une marche très pénible (17km) sous un soleil écrasant, un estomac vide, condamnés au silence …et toujours garrottés, les otages arrivent à Tintigny vers 17H. Nicolas et Louis comparaissent devant un conseil de guerre. Louis est insulté, frappé et menacé de mort. Les malheureux passent la nuit sur une chaise.

18 août. A l’aurore, les prêtres sont attachés les uns aux autres. Vers 14H, on menace de les fusiller. Ils quittent Tintigny pour le château de Sainte-Marie, puis Lenclos à Sivry. Ils traversent Etalle, Vance et arrivent à Sampont. Les otages épuisés passent la nuit dans un fossé.

19 août Après avoir assisté toute la matinée à un défilé interrompu de camions, de canons, de trains d’artillerie de toutes sortes, le macabre cortège prend la direction de Vance. « A peine avions-nous fait un kilomètre qu’un régiment à cheval nous croise. On nous signifie de nous garer vite sur le côté. Alors l’officier qui m’avait harangué près du calvaire de Romponcelle le lundi vers midi nous cria « Sauvez-vous. Allez où vous voulez. Vous êtes libres ». Fous de joie, les otages se débarrassent de leurs liens, s’embrassent, s’enlacent et pleurent… Puis c’est un retour triomphal vers Etalle, Tintigny et Jamoigne où les abbés sont accueillis en héros.

22 août. Bataille de Rossignol. De nombreux blessés arrivent au château à Jamoigne.

23 août. Combat à Jamoigne. Au matin, Louis se rend à l’église pour y célébrer la messe dominicale. Des balles pleuvent autour de l’église mais très peu de fidèles assistent à la messe. Après-midi, le prêtre assiste le docteur Sironval et prodigue des soins aux nombreux blessés qui arrivent sans cesse.

24 août. Nicolas et Louis descendent au château du Faing et offrent à nouveau leurs services aux soeurs de Besançon. Louis confesse une vingtaine de blessés graves. Soudain, il est arrêté, accusé à nouveau d’avoir tiré sur des soldats allemands et collé au mur de la cour pour être fusillé. Les deux frères sont à nouveau pris en otage avec les sœurs, des femmes et des enfants du village et parqués comme du bétail dans un pré.

25 août. Les deux prêtres sont libérés.

Nicolas décède le 13 septembre 1916, blessé dans sa chaire et dans son cœur. Le 8 août 1917, Louis publiera le récit de ces événements dans un livret intitulé : « Trois jours avec les boches ». Louis meurt le 22 septembre 1922 à Jamoigne. Quelques jours plus tard, les corps des 2 frères sont transférés au cimetière d’Ethe.

–> En août 2023, ces événements seront évoqués lors d’un spectacle organisé par le S.I. de Jamoigne dans la cour du château du Faing.

Pierre Maîtrejean

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